Réhumaniser l’entreprise, le plus beau des challenges, vu par Frère Samuel Rouvillois

Rouvillois-Samuel_UDT_8402Frère Samuel Rouvillois nous parle de l’homme, dans des mots simples et inspirants. Retrouver la place de l’homme dans l’entreprise, c’est accepter l’idée qu’il est à l’origine de tout : de vie, de progrès, de projet.

La pratique de la mindfulness, par le dirigeants, les directeurs, les managers et pourquoi pas les équipes apporte, et cela est démontré dans de nombreuses études, un forme de sérénité qui replace l’homme… à sa place.

Découvrez l’interview de Frère Rouvillois.

Il faut regarder le temps long du point de vue des ressources et des cycles: le XXè siècle fut meurtrier et barbare mais aussi exceptionnel en termes de progrès social et culturel. Nous finissons le cycle des 30 glorieuses mais aussi de l’occidentalo-centrisme ouvert avec Constantin ; l’Asie reprend désormais toute sa place. C’est la fin d’un cycle sédentaire, l’ouverture d’un cycle de mobilité qui implique un passage du hiérarchique au tribal. C’est la fin d’un monde de « survie » tourné vers la production et l’abondance ; c’est le début d’un monde de pénurie, difficile à organiser du fait des égos et des rivalités. L’Homme est tourné vers une logique narcissique et morbide décrite déjà par Baudrillard. L’Homme expérimente son pouvoir sur le monde depuis les années 80 et il n’y a plus de penseurs ni artistes majeurs et révolutionnaires en vie depuis lors.

Plus de moyens pas plus de connaissance

L’hypertrophie des moyens matériels donne accès aux informations mais pas à la connaissance. L’accès à toutes les bibliothèques n’a jamais fait un discernement, ni donné accès à la méditation ou au respect.

L’hypertrophie des moyens (en termes de propositions), c’est la multiplicité des possibles qui angoisse et frustre. Etre soi est déjà difficile, alors devenir quelqu’un d’autre… Il faut tenir compte de tous les possibles à chaque décision et chaque chef d’entreprise le sait bien. Il y a une surdétermination des conditions économiques, politiques, philosophiques… Cette liberté est en fait un déterminisme.

L’instabilité, la non lisibilité du futur, l’accélération des phénomènes, autant de conditions pour que la modernité propose des substituts de soi, de sens, des insertions dans le virtuel. L’homme peut déjà et pourra vivre dans un imaginaire permanent bien supérieur aux fantasmes des générations passées.

Penser les alternatives

L’Homme doit penser les alternatives, être en résistance au cœur de la société et de soi. Il faut en venir à l’altérité et à la singularité de la personne: l’épanouissement des personnes dans l’entreprise est un préalable à l’épanouissement de l’entreprise, pas l’inverse.

La lenteur, c’est l’écologie de la personne. Comment permettre que la personne ne décroche pas de la recherche de soi ? Sinon, c’est la bipolarité qui guette entre des injonctions opposées. La lenteur, c’est cette spiritualité dans l’idée du rythme intime utile.

La personne doit être suffisamment libre dans l’entreprise pour décider chaque jour d’en faire partie. La bienveillance du management et des personnes entre elles rend cette interdépendance choisie. C’est la confiance qu’on construit ensemble. Dans l’entreprise il y a l’organigramme (fonctions) et les compétences, les métiers et la géographie de la bonté: quelles sont les personnes qui génèrent de la relation, du « cool », de la bonté? Il faut mettre en priorité le facteur humain grâce au temps long et grâce à la reconnaissance de la fragilité et de l’interdépendance des êtres.

Il s’agit de concevoir la réussite comme quelque chose de collectif. Réussir sa vie, c’est aussi se préparer à réussir sa retraite, sa mort. Donc ne pas être seul dans la certitude de son pouvoir. Cette conception de sa précarité nous oblige à être plus fin, vis-à-vis de soi et des autres. Dans l’entreprise, c’est aussi investir dans l’humain sans vouloir évaluer précisément ou durablement les bénéfices.

Le spirituel n’est pas un plus à ajouter au reste, comme on l’a appris au XIXe siècle en allant à l’église uniquement le dimanche. Il en va ainsi de l’éthique dans l’entreprise : l’humain est l’essentiel des choses, à l’origine du projet.

Pour nous délester des biens inutiles et nous concentrer sur l’humain et l’essentiel, il faut sortir d’un narcissisme primaire.

Par Frère Samuel Rouvillois, philosophe et prêtre.

Article original dans Challenges ici.